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L’incroyable homme-pieuvre aux sinus parfaits
La journée avait plutôt bien commencé jusqu’à ce que Pascal ne m’appelle d’abord sur le portable (donc mon répondeur) et ensuite à mon poste de travail (et là, j’ai répondu). Il était dix heures et quart et – mais je m’en doutais – Pascal tenait à m’annoncer qu’il allait arriver en retard ce matin, “mais que c’était dû à des circonstances exceptionnelles”. Son message sur mon répondeur expliquait en détail :
J’ai un souci, je me suis rendu compte à l’instant que ma montre était en train de repasser automatiquement à l’heure d’hiver c’est-à-dire qu’elle retarde… Ça a dû commencer au début de ce week-end, et là, par rapport à ce que j’avais prévu, je suis vingt-cinq minutes en retard. Du coup, je ne sais pas si je passe au bureau ou si je vais directement à la péniche, sauf que je sais plus les coordonnées donc je t’appelle de toutes façons.
Je pense que c’est l’excuse en bois la plus fabuleuse qu’il ne m’a jamais sortie.
Donc, nous avions rendez-vous sur une péniche pour une conférence de presse (et ça, c’est une mauvaise idée les péniches : à chaque fois je tombe malade). Mais il est quand même passé par le bureau pour me rejoindre. Comme un boulet ne suffit pas, j’étais accompagné par Stéphanie, une fille qui travaille au service publicité et que mes collègues ont surnommée bien avant mon arrivée : “la dinde”. A priori, elle est – selon eux – très bête. Et j’avoue que jusqu’ici, je n’ai rien trouvé qui me permette de les contredire. C’est la seule fille que je connaisse qui est tombée enceinte “par accident” (bon alors qu’elle n’utilisait aucune méthode de contraceptif et que son copain ne mettait pas de capote) et qui deux ans plus tard, lorsqu’elle retombe enceinte te réexplique qu’il s’agit d’une grossesse “complètement inattendue, comme la première”.
Elle a pour autre particularité d’inventer des mots et des expressions comme “endormir le poisson” (en fait : “noyer le poisson”) ou bien “j’ai fait une gourde” (et non, elle ne parle pas de son premier enfant, elle veut dire “bourde”).
Alors que j’attendais Pascal, Laurence essayait de me montrer contre ma volonté des photos du père de la copine de son fils qui venait de se tuer la veille au cours d’une balade en montagne. Comme je refusais de venir voir son ordinateur, elle les a imprimées pour les poser sur mon bureau.
Finalement, Pascal et sa montre magique sont arrivés et nous pûmes partir à notre conférence de presse avec Stéphanie.
Trois heures avec à ma droite une fille qui rigole de n’importe quoi – comme lorsque j’ai entrepris pour tromper mon ennui de dessiner sur mon cahier des hommes-pieuvres : “ahahaha trop drôle, des hommes-pieuvres” – et à ma gauche, un autiste qui – outre un couplet assez chiant sur “à quel point c’est difficile de manger des petits fours quand tu es juif, parce que tu sais jamais dans quoi il y a du porc ou pas” – nous expliquait en long en large et en travers ses problèmes de sinus et d’écoulement nasaux.
– Pop, tu as déjà fait un scanner ?
– Non, jamais.
– Moi, j’en fais un ce soir. C’est pour ça que je partirai à 16h30, le rendez-vous est à 17 heures et je veux pas le rater.
– Bah ok, tu fais comme tu veux.
– C’est à cause de mes sinus, on va vérifier qu’il n’y a rien d’autre dans le nez.
– Ah ? T’as des problèmes de sinus, demande Stéphanie.
– Oui, ça m’empêche de dormir et jusqu’au mois dernier, j’attendais d’avoir la mutuelle pour prendre rendez-vous chez le médecin.
– Noooooooooon, déconne ? continue Stéphanie.
– Le pire, c’est que justement, on me fait un scanner pour voir ce qu’on fait comme opération, parce que si ça se trouve, c’est bénin et on va juste me faire une anesthésie locale pour me soigner. Ma mère et mon frère ont le même problème et ils ont dû aussi y passer.
– Noooooooooon, déconne ?
– Et le truc, c’est que moi, j’ai une cloison nasale déformée…
– En plus ?
– Alors il est possible qu’on ne me fasse une anesthésie générale. Tu te rends compte, Pop ?
– Non, m’en fous. Mon homme-pieuvre, il a pas de problème de sinus, il avale de l’eau de mer par litre entier, ça lui soigne tout.
– En tout cas, je prends ma semaine du 4, reprend Pascal.
– On sait, Pascal, tu as les fêtes juives et tu dois aller chez ta mère en Loraine pour les célébrer, vas-y, nous saoule pas avec ça.
– Non, je parle du 4 avril.
– Ah booooooooooon ? demande encore Stéphanie (faut que je la briefe sur “comment éviter de tendre des perches à Pascal”).
– Oui, parce que Bruce Springsteen passe à Forbach [je me rappelle pas de la ville, en fait]. Et c’est à une demi-heure de là où j’habite.
– Troooooooooooooooop kewwwwwwwwwwl.
– Ouais, et ce sera la vingt-cinquième fois que je le vois en live.
De retour au bureau, la discussion sur les sinus a continué et fut complétée par des monologues passionnants de Pascal sur le chat de sa mère qu’elle trouvait trop distant mais qui maintenant vient dormir avec elle et l’empêche de se lever jusqu’à neuf heures du matin, la séquence dans 40 ans toujours puceau où les mecs improvisent des répliques qui commencent toutes par “tu sais à quoi on voit que tu es gay ?”, les trente secondes dans Soprano saison 5 où un type dans le fond est en fait un batteur de Springsteen et dont une réplique qui lui est adressée est en réalité le titre d’une des chansons du Boss (dis donc, dis donc…) et puis son frère aîné qui vient de faire son coming-out à 45 berges, modification inattendue de la cellule familiale.
La journée avait plutôt bien commencé, écrivais-je…
Déjeuner en paix
Salaud de Stephan Eicher. T’as niqué un super titre avec ta chanson pourrie. Enfin… Je préfère pas y penser, tiens.
Aujourd’hui, toute ma matinée était dédiée à un unique but : ne pas déjeuner avec Pascal. Non parce que ça va bien, j’en ai marre. Seulement, comment le lui faire comprendre sans lui envoyer un vent dans la face. Une seule solution : travailler d’arrache-pied jusqu’à ce qu’il décide d’aller déjeuner. Et quand il me proposera, tout diabolique que je suis, je lui dirais un truc du genre : “nan, j’ai trop de taf, je vais bouffer un sandwich”.
Ça ne peut pas rater.
Les heures s’écoulent lentement, je m’active comme jamais, je bouge des trucs sur mon bureau, je me lève, je m’occupe de prendre des photos manquantes, j’abats du boulot, je suis une bête de somme . Arrive midi, Laurence, la secrétaire de rédaction, nous dit : “Je mange avec une copine”. Cool, j’aurais pas à manger avec toi. Non, parce que manger avec Laurence et Pascal, c’est un peu comme si tu mélangeais le Yin et le Yang dans un cocktail molotov : c’est explosif.
J’ai les crocs, mais je continue de bosser. Pendant ce temps, et toute la matinée, Pascal a joué à La Guerre des Gangs sur Facebook. Quand le chef passe derrière lui, il feint de s’intéresser subitement à son travail, puis retourne la tête vers son ordinateur où la mission 3 vient d’être une réussite et bravo avec tes cent onze points de vie.
Moi, je veux pas jouer à La Guerre des Gangs, j’ai déjà assez à faire avec feu Scrabulous-Wordscraper. Ce qui n’empêche pas Pascal de m’envoyer des invitations à longueur de journée pour que je rejoigne son gang.
Avant-hier, excédé, j’ai décidé de rejoindre le gang d’un pote à lui, rien que pour l’emmerder. Quand il m’a dit : “alors, tu rejoins mon gang ?”, j’ai répondu avec un gros sourire aux lèvres : “non, je suis dans celui de Monsieur Bite”. Je pensais le moucher, mais à priori, j’ai pas compris le jeu, on peut être dans plusieurs gangs. “D’ailleurs, c’est même comme ça qu’on gagne”, rajoute-t-il. “Ah” (ma réplique favorite). Il réfléchit et me met alors en garde : “Par contre, Pop, fais gaffe : quand on commence de jouer à ce jeu, c’est difficile de s’arrêter…”.
Non… Sans blague ? Tu crois que je vois pas que tu passes tes journées à y jouer plutôt que de faire tes papiers et que du coup, je vais devoir m’en taper deux fois plus que toi ?
Bordel. Si encore le sujet m’intéressait, mais là… notre journal… mazette… C’est à peine si je l’ouvre quand il arrive sur nos bureaux après impression.
Il est midi trente et je m’éclipse dans le studio photo pour finir un travail engagé. Au moment où je quitte ma place, Pascal me dit : “Je vais manger”. “Ah, okay”.
Je reviens une demi-heure plus tard, et il n’a pas bougé. Scotché devant son jeu. Merde de merde.
De treize heures à treize heures trente, je bosse et j’attends. Au bout d’un moment il me demande : “Tu vas pas manger alors ?”. “Non, je prends un sandwich”. “Moi, je vais y aller”. “Ah”.
Treize heures quarante. La cantine ferme dans trente-cinq minutes. J’ai la dalle, putain, qu’est-ce qu’il attend ! Il se lève. “Bon, cette fois, j’y vais” et il descend. Il me fait un peu les gros yeux, je le vois bien, mais je ne dis rien, je suis beaucoup trop occupé à regarder une feuille blanche sur mon bureau.
J’attends moins dix et je pars au self. Je prie pour ne pas le croiser. Tout se passe bien. Ouf. Tranquillité et repos. Que je l’ai mérité ce quart d’heure paisible. Quatorze heures cinq, je remonte. Bref, mais trop bon.
Je m’assois, mais j’ai un peu peur qu’il ne me questionne et me demande où j’étais. Oui, on pourrait me croire parano. En fait, non. Pas tant que ça. Alors, je prends du courrier qui traine et l’emmène à la Poste, quinze minutes aller / retour, de quoi lui faire oublier que j’étais pas avec lui.
Quatorze heures trente, au moment où je me rassois, il lève les yeux et m’achève : “Alors, t’as pris un sandwich à quoi ?”.
Merde, merde, merde, putain, j’ai pas réfléchi à cette question… Je peux pas lui dire que je suis allé manger au self, il va me faire chier… Je bredouille. Euh. Euh. Non, rien, juste une salade à sucer… euh à emporter… Il me regarde et en plaisantant dit : “t’es sûr que t’as pas pris un sandwich au jambon pour venir me dire que toi tu pouvais en manger parce que t’es pas juif ?”.
Ah bah ouais, c’est sûr que ça faisait longtemps que j’y avais pas eu le droit… Heureusement qu’il plaisante.
À côté de moi, Bob le syndicaliste est en train de commander des DVD (sa principale occupation). Arrive un autre de ses copains du syndicat avec qui j’aime bien faire des blagues nulles : j’appelle Bob à partir de mon téléphone (alors qu’un mètre nous sépare) et je lui demande : “toi et ton pote vous pouvez pas vous casser, non parce qu’il parle drôlement fort, je peux pas me concentrer”. C’est pas fin, mais ça me fait rire.
En gloussant, je raccroche. Bob, un comique troupier dans l’âme, sourit de bon cœur. Quand son téléphone sonne de nouveau. Non, j’y crois pas ! En face de moi, Pascal appelle Bob pour refaire la blague.
“Non, mais vas-y, fais pas la même blague quand même !”, je lui dis. Non, c’est vrai quoi merde ! Trouve ton style ! Alors il raccroche, penaud.
Et puis quelques secondes plus tard, je le vois trifouiller dans son sac. Je me jette dans la lecture de documents passionnants sur des transistors à effet de champs (ce à quoi je ne pige rien). Et je le laisse s’humilier seul.
Alors que personne ne le regarde ni ne l’écoute, il vient de s’appeler avec son portable sur son téléphone de bureau. Il décroche le combiné et commence d’une voix forte puis de plus en plus éteinte : “Allo ? Non, euh, je ne peux pas vous le passer…”. D’un coin de l’œil, je le vois qui cherche désespérément l’appui de quelqu’un du regard, mais je me refuse à le tirer de cet embarras et il raccroche son téléphone comme si de rien n’était.
En moi, je jubile. Je l’ai dit : je suis diabolique.