Archive for the ‘Employés modèles’ Category
Bob
Cher Bob,
Je t’adresse ce courrier pour te faire part à nouveau de la satisfaction journalière que j’ai à te connaître. Tu m’offres régulièrement des thés à la machine du couloir, tu m’invites au restaurant, quand j’ai besoin d’une voiture et que tu as la tienne, tu es prêt à venir jusque chez moi pour m’aider à transporter des objets volumineux.
Mais elle me coûte chère, ta gentillesse. Elle me coûte chère par ta fainéantise infinie.
S’il fallait trouver une définition au mot flemmard dans le dictionnaire, on verrait probablement ta tête en face. D’ailleurs est-ce que ton nom de famille lui-même n’est pas un signe du destin : Bob Lecossard, ça s’invente pas. Ne le nies pas, tu sais très bien que tu ne fous rien.
Ou alors tu te dupes. Tu te mens. Parce que si tu crois que deux feuillets par mois est un volume d’écriture acceptable (et encore, quand on a réussi à te convaincre de les écrire et qu’on a attendu jusqu’à la veille de l’impression du journal pour les obtenir), tu te fourres le doigt dans l’œil jusqu’au mollet.
Oui, je connais tous tes griefs : tu as plus de vingt ans d’ancienneté et on ne t’a jamais augmenté. Mais bon, tu savais bien qu’en devenant délégué syndical et délégué du personnel, tu te tirais une balle dans le pied.
Je sais, c’est dur à écrire, mais dans notre pays hexagonal, le syndicalisme n’est pas exactement vu comme une force progressiste par le patronat.
Comme si tu ne claudiquais pas assez, rappelle-toi ton grand œuvre qui s’est soldé par un joli chèque à ton nom après avoir mené la société devant les tribunaux pour non-respect des droits d’auteurs.
Oui, oui, je sais bien : on réutilisait tes photos sans te payer et surtout les commerciaux les ont récupérées pour les filer gratuitement aux annonceurs. C’est pas joli joli, je te le concède.
Bon, cela dit, peut-être qu’ils n’auraient pas fait ça si, lorsqu’ils te les demandaient, tu avais refusé. Au lieu de ça, pendant des années tu leur as dit : “T’as besoin de ma photo de tel truc ? Pas de problème…. Non, non, c’est gratis, pour toi, t’es un ami… Hein ? Quoi ? Ah non ! On signe rien, on se fait confiance”. Et puis un beau matin, après avoir été spolié, t’es arrivé comme une fleur, l’innocence même et tu as commencé de dire : “Mais attends, ça… C’est ma photo, non ? Attends voir… Et tu m’as rien payé pour t’en servir ? En plus t’as fait des pubs avec. Alors, non… Hein, non ! Ça hein. non de non, j’attaque”.
T’as attaqué et t’as gagné.
Va t’étonner après qu’il n’y a plus un seul de tes collègues pour t’apprécier.
Moi, je suis arrivé après toutes ces histoires, alors, je t’aime bien. Et puis, tu m’as appris à faire des photos, j’étais content. Bon, quand j’ai compris que tu m’apprenais plus ou moins pour ne plus avoir à les faire, j’ai fait un peu la gueule. Parce que c’est pas pour autant que t’écrivais plus que tes deux feuillets mensuels.
– Bob, tu peux faire la photo de ce truc ?
– Demande à Pop, il sait faire maintenant.
Aujourd’hui, je m’en fous. Car ce que tu sais pas, mon cher Bob, c’est que ces photos, chaque mois, on me les paie.
Comme on dit en anglais : “You live and learn”.
Pascal
“Et tu fais quoi, là ?”. “Et t’as reçu quoi ?”. “C’était quoi cette enveloppe ?”. “Et tu vas manger maintenant ?”.
Pascal, c’est un flot ininterrompu de questions pour tenter de me percer à jour, un gosse qui singe tous mes mouvements. J’arrive pas à croire qu’il a plus de trente berges. Si je me lève, il se lève. Si je vais chercher le courrier, il me suit. “Et tu vas où ?”. “Je vais chercher le courrier”. “Ah bon ? moi aussi”. “Pascal, y’a pas besoin, je peux aller le chercher tout seul”.
Je me relève. “Tu vas où ?”. “Pisser ! Tu veux me la tenir, ou quoi ?”. “Non, c’était juste pour te dire que si tu vas chercher le courrier, j’y suis déjà allé : y’a rien”.
J’ai laissé un appareil dans la pièce à côté, je vais le chercher, je rentre dans la pièce, la porte se referme, je souffle. Une seconde de repos, loin de lui, je me dis : “ouf”. Repos de courte durée. La porte s’ouvre. C’est Pascal. “Tu fais quoi ?”. “Je cherche ça”. “Ah oui, je vois. Tu veux que je t’aide à chercher”. “Non”.
À quinze heures, il me tend un objet brillant. Je regarde pas. J’ai pas envie. Il faut dire qu’il est en face de moi, c’est la magie des bureaux en Open Space. Il replie son bras pour mieux l’avancer vers moi ensuite et secoue ses doigts. Je sens que je ne peux pas y échapper. Je saisis l’objet : une pièce de cinq euros en argent.
“C’est bien, je lui dis, et pourquoi tu l’as achetée ?”. Il attendait sûrement que je dise qu’elle était belle, mais non. “Parce qu’il faut bien des couillons pour l’acheter”. “Bah, si tu le dis”. “Et ils vont en sortir une édition limitée de quinze euros”. “Mazette”. “Mais celle-là, je l’achèterai pas”. “Tiens donc”. “Oui, non, parce que j’aime bien les pièces mais quand même, il faut savoir que…”. J’ai envie de dormir rien qu’à l’écouter. Je lui rends sa pièce en espérant que ça le laisse sur sa faim. Non. “Oh, t’as vu ?”. “Non”. “Ils ont gravé ‘Vive Sarkozy’ sur la tranche”. J’esquisse un sourire. Je suis trop bon. Il me regarde encore. Finalement, il me fait peur.
Le pire de l’histoire, c’est que c’est moi qui l’ai fait engager. Je l’avais proposé pour une mission, genre évaluer ce qu’il vaut. Mais sûrement pas pour le CDI qu’il a obtenu.
Depuis, chaque jour, j’ai immanquablement le droit à la couleur de son caca de la veille. Hier, il arrive à onze heures trente. Onze heures lundi, onze heures trente mardi. Je lui dis que ça me fait chier, que le patron va encore me faire des remarques. L’air hagard, il me regarde : “j’ai mangé indien hier, j’ai passé une super mauvaise nuit”. Je le regarde : “je m’en fous”. Il est désemparé. Je l’ai blessé.
Un peu plus tard, il me dit : “demain, j’arrive tôt, c’est promis”. “Mais tu sais, moi, je m’en fous”. “Non, parce que tu comprends, le truc c’est que c’était exceptionnel ce matin”. “Putain, Pascal, tu me fais chier : tous les jours sont exceptionnels avec toi. Tente de vivre dans l’ordinaire cinq minutes, merde”.
Des fois, je me trouve un peu méchant, parfois même méchamment sec. Mais il me cherche. Comme quand il m’envoie un mail à sept heures trente et qu’il arrive à midi au bureau. “Et t’as fait quoi entre sept heures trente et midi ?”. “J’attendais le passage du facteur”. “Ah”. “Oui, ça fait trois mois que j’attends un papier administratif et il est enfin arrivé ce matin”. “Et ça pouvait pas attendre ce soir”. Même regard désemparé. Comme si je le mettais à terre et lui enfonçais le tranchant de mon sabre sous la carotide.
Intérieur – Jour – Cantine. Pascal me suit. Je voulais manger seul, je lui ai demandé mais il m’a répondu que “lui aussi, il avait faim”. Il entre jette un œil aux plats du self-service. Et me confie : “je vais à l’autre cantine, parce qu’ici, je ne peux rien manger : du porc et des crustacées, tu comprends, tout ça, c’est de la nourriture interdite pour moi”. “Ça va, Pascal, fais ce que tu veux, je m’en fous”. “Non, mais tu comprends, c’est que…”. Je l’interromps. Trop c’est trop. “Oui, oui, oui, je sais, tu es juif, tu peux pas manger tout ce que tu veux, mais j’ai pas à en subir les conséquences, on se retrouve après”.
Quand je pose mon plateau sur la table, il est déjà installé : “Tu comprends, c’est comme les fraises tagadas, il y a de la gélatine de porc dedans et du coup, les juifs ne peuvent pas en manger. Savais-tu d’ailleurs que Judd Apatow était juif ?”. “Non”. “Et si”. “M’en fous”. “D’ailleurs, tous les grands humoristes, les grands scientifiques, les grands compositeurs et les grands interprètes sont juifs”. “Ah”. Tu vas voir que ce con va me rendre anti-sémite.
En plus, je sais pas pourquoi il m’emmerde avec ça, juif, il ne l’est même pas. Enfin, si, il dit qu’il l’est mais en fait sa mère n’est pas juive. Alors, je vois vraiment pas comment il a réussi à le devenir. Il m’explique que son père est juif et qu’il a fait tout un tas de travail sur lui-même et qu’il s’est beaucoup investi dans la communauté de son bled et blablabla. Il me parle et j’écoute pas.
“Et tu savais que Bob Dylan est juif ?”. Je finis par lui dire : “tu me saoules, j’en ai rien à foutre des mecs qui sont juifs ou pas juifs, je m’en cogne, tu comprends ça ? TU COMPRENDS ?”. Alors il a compris.
“J’aime bien Jurassic Park de Spielberg et surtout les jambes de Laura Derm”, me dit Bob, mon collègue syndicaliste qui travaille à côté de moi. Pascal trépigne sur son fauteuil, signe qu’il a quelque chose de captivant à nous dire, et se lève : “Laura Derm… qui est mariée à Ben Harper”. Il a l’air super fier. On le regarde, hébétés tous les deux, et on pense tellement fort : “Et alors ?” qu’il l’entend. “Et alors, rien, c’était pour dire”. Il se rassoit. En s’adressant à moi, il me répond : “Et tu noteras que pour une fois, j’ai pas fait remarquer que Steven Spielberg est juif”. “Oui, enfin, c’est sûr qu’avec Ben Harper, ç’aurait été plus dur”, réponds-je tout en me désintéressant déjà de la conversation. “Bah… Lenny Kravitz, il est juif”. Et le rapport ? C’est quoi Pascal, hein, le rapport ? Harper et Kraviz, c’est la même chose ? Je pige pas, mais je dis rien.
Le soir, quand je rentre chez moi et que je me dis : “enfin un peu de repos”, je me pose sur mon canapé et mon portable sonne : c’est Pascal. “Allô Pop ? MacBidouille vient de publier une news : il va y avoir de nouveaux iPods”. “Oui, je sais, moi aussi, j’ai le RSS dans mon appart”. “Oui, mais ce que tu sais peut-être pas, c’est qu’il y a dix nouvelles références prévues et qu’il est fort probable qu’on trouve de nouveaux iPod Touch, parce que même en comptant les déclinaisons de couleurs de l’iPod Nano, le compte n’y est pas. C’est un mec de Darty qui a dit ça…”. “Sur MacBidouille, oui, je sais. Autre chose ?”. “Oui, Sarah Silverman joue à Londres, je vais aller la voir”. “Ah… très bien, tu m’en vois ravi”. “Et tu sais quoi ?”. “Non”. “Elle est juive”.