Zi Offize

La vie au boulot, c'est rien que de la merde

Pascal

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“Et tu fais quoi, là ?”. “Et t’as reçu quoi ?”. “C’était quoi cette enveloppe ?”. “Et tu vas manger maintenant ?”.

Pascal, c’est un flot ininterrompu de questions pour tenter de me percer à jour, un gosse qui singe tous mes mouvements. J’arrive pas à croire qu’il a plus de trente berges. Si je me lève, il se lève. Si je vais chercher le courrier, il me suit. “Et tu vas où ?”. “Je vais chercher le courrier”. “Ah bon ? moi aussi”. “Pascal, y’a pas besoin, je peux aller le chercher tout seul”.

Je me relève. “Tu vas où ?”. “Pisser ! Tu veux me la tenir, ou quoi ?”. “Non, c’était juste pour te dire que si tu vas chercher le courrier, j’y suis déjà allé : y’a rien”.

J’ai laissé un appareil dans la pièce à côté, je vais le chercher, je rentre dans la pièce, la porte se referme, je souffle. Une seconde de repos, loin de lui, je me dis : “ouf”. Repos de courte durée. La porte s’ouvre. C’est Pascal. “Tu fais quoi ?”. “Je cherche ça”. “Ah oui, je vois. Tu veux que je t’aide à chercher”. “Non”.

À quinze heures, il me tend un objet brillant. Je regarde pas. J’ai pas envie. Il faut dire qu’il est en face de moi, c’est la magie des bureaux en Open Space. Il replie son bras pour mieux l’avancer vers moi ensuite et secoue ses doigts. Je sens que je ne peux pas y échapper. Je saisis l’objet : une pièce de cinq euros en argent.

“C’est bien, je lui dis, et pourquoi tu l’as achetée ?”. Il attendait sûrement que je dise qu’elle était belle, mais non. “Parce qu’il faut bien des couillons pour l’acheter”. “Bah, si tu le dis”. “Et ils vont en sortir une édition limitée de quinze euros”. “Mazette”. “Mais celle-là, je l’achèterai pas”. “Tiens donc”. “Oui, non, parce que j’aime bien les pièces mais quand même, il faut savoir que…”. J’ai envie de dormir rien qu’à l’écouter. Je lui rends sa pièce en espérant que ça le laisse sur sa faim. Non. “Oh, t’as vu ?”. “Non”. “Ils ont gravé ‘Vive Sarkozy’ sur la tranche”. J’esquisse un sourire. Je suis trop bon. Il me regarde encore. Finalement, il me fait peur.

Le pire de l’histoire, c’est que c’est moi qui l’ai fait engager. Je l’avais proposé pour une mission, genre évaluer ce qu’il vaut. Mais sûrement pas pour le CDI qu’il a obtenu.

Depuis, chaque jour, j’ai immanquablement le droit à la couleur de son caca de la veille. Hier, il arrive à onze heures trente. Onze heures lundi, onze heures trente mardi. Je lui dis que ça me fait chier, que le patron va encore me faire des remarques. L’air hagard, il me regarde : “j’ai mangé indien hier, j’ai passé une super mauvaise nuit”. Je le regarde : “je m’en fous”. Il est désemparé. Je l’ai blessé.

Un peu plus tard, il me dit : “demain, j’arrive tôt, c’est promis”. “Mais tu sais, moi, je m’en fous”. “Non, parce que tu comprends, le truc c’est que c’était exceptionnel ce matin”. “Putain, Pascal, tu me fais chier : tous les jours sont exceptionnels avec toi. Tente de vivre dans l’ordinaire cinq minutes, merde”.

Des fois, je me trouve un peu méchant, parfois même méchamment sec. Mais il me cherche. Comme quand il m’envoie un mail à sept heures trente et qu’il arrive à midi au bureau. “Et t’as fait quoi entre sept heures trente et midi ?”. “J’attendais le passage du facteur”. “Ah”. “Oui, ça fait trois mois que j’attends un papier administratif et il est enfin arrivé ce matin”. “Et ça pouvait pas attendre ce soir”. Même regard désemparé. Comme si je le mettais à terre et lui enfonçais le tranchant de mon sabre sous la carotide.

Intérieur – Jour – Cantine. Pascal me suit. Je voulais manger seul, je lui ai demandé mais il m’a répondu que “lui aussi, il avait faim”. Il entre jette un œil aux plats du self-service. Et me confie : “je vais à l’autre cantine, parce qu’ici, je ne peux rien manger : du porc et des crustacées, tu comprends, tout ça, c’est de la nourriture interdite pour moi”. “Ça va, Pascal, fais ce que tu veux, je m’en fous”. “Non, mais tu comprends, c’est que…”. Je l’interromps. Trop c’est trop. “Oui, oui, oui, je sais, tu es juif, tu peux pas manger tout ce que tu veux, mais j’ai pas à en subir les conséquences, on se retrouve après”.

Quand je pose mon plateau sur la table, il est déjà installé : “Tu comprends, c’est comme les fraises tagadas, il y a de la gélatine de porc dedans et du coup, les juifs ne peuvent pas en manger. Savais-tu d’ailleurs que Judd Apatow était juif ?”. “Non”. “Et si”. “M’en fous”. “D’ailleurs, tous les grands humoristes, les grands scientifiques, les grands compositeurs et les grands interprètes sont juifs”. “Ah”. Tu vas voir que ce con va me rendre anti-sémite.

En plus, je sais pas pourquoi il m’emmerde avec ça, juif, il ne l’est même pas. Enfin, si, il dit qu’il l’est mais en fait sa mère n’est pas juive. Alors, je vois vraiment pas comment il a réussi à le devenir. Il m’explique que son père est juif et qu’il a fait tout un tas de travail sur lui-même et qu’il s’est beaucoup investi dans la communauté de son bled et blablabla. Il me parle et j’écoute pas.

“Et tu savais que Bob Dylan est juif ?”. Je finis par lui dire : “tu me saoules, j’en ai rien à foutre des mecs qui sont juifs ou pas juifs, je m’en cogne, tu comprends ça ? TU COMPRENDS ?”. Alors il a compris.

“J’aime bien Jurassic Park de Spielberg et surtout les jambes de Laura Derm”, me dit Bob, mon collègue syndicaliste qui travaille à côté de moi. Pascal trépigne sur son fauteuil, signe qu’il a quelque chose de captivant à nous dire, et se lève : “Laura Derm… qui est mariée à Ben Harper”. Il a l’air super fier. On le regarde, hébétés tous les deux, et on pense tellement fort : “Et alors ?” qu’il l’entend. “Et alors, rien, c’était pour dire”. Il se rassoit. En s’adressant à moi, il me répond : “Et tu noteras que pour une fois, j’ai pas fait remarquer que Steven Spielberg est juif”. “Oui, enfin, c’est sûr qu’avec Ben Harper, ç’aurait été plus dur”, réponds-je tout en me désintéressant déjà de la conversation. “Bah… Lenny Kravitz, il est juif”. Et le rapport ? C’est quoi Pascal, hein, le rapport ? Harper et Kraviz, c’est la même chose ? Je pige pas, mais je dis rien.

Le soir, quand je rentre chez moi et que je me dis : “enfin un peu de repos”, je me pose sur mon canapé et mon portable sonne : c’est Pascal. “Allô Pop ? MacBidouille vient de publier une news : il va y avoir de nouveaux iPods”. “Oui, je sais, moi aussi, j’ai le RSS dans mon appart”. “Oui, mais ce que tu sais peut-être pas, c’est qu’il y a dix nouvelles références prévues et qu’il est fort probable qu’on trouve de nouveaux iPod Touch, parce que même en comptant les déclinaisons de couleurs de l’iPod Nano, le compte n’y est pas. C’est un mec de Darty qui a dit ça…”. “Sur MacBidouille, oui, je sais. Autre chose ?”. “Oui, Sarah Silverman joue à Londres, je vais aller la voir”. “Ah… très bien, tu m’en vois ravi”. “Et tu sais quoi ?”. “Non”. “Elle est juive”.

Written by Engagé Baleine

September 3rd, 2008 at 2:02 pm

Posted in Employés modèles

8 Responses to 'Pascal'

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  1. Waw.
    Je promets de ne plus jamais me plaindre de mes collègues actuels, juré.

    dpc

    3 Sep 08 at 4:24 pm

  2. Et c’est que le premier personnage (bon, c’est le plus haut en couleurs !).

    artypop

    3 Sep 08 at 4:29 pm

  3. Mein Gott…

    krstv

    3 Sep 08 at 8:15 pm

  4. Tu étais où ?

    seb*

    3 Sep 08 at 11:36 pm

  5. Effectivement : WAOW !
    C’est pas pour me vanter (…?) mais je pense que je bosse avec la femme de sa vie.

    cork

    4 Sep 08 at 7:36 am

  6. *Les prénoms ont été modifiés

    🙂

    Ze F.

    4 Sep 08 at 8:14 am

  7. Ze F. > Hum… Oui… Ce qui est, sur le principe, ridicule, puisque ce “Pascal”, c’est celui qui pourrait potentiellement lire ce blog puisqu’il lit l’autre et il saurait tout de suite qui il est. Je pense que d’avoir changé le nom n’aura aucun impact 😉

    artypop

    4 Sep 08 at 8:28 am

  8. Cork > Sérieux ? Atends, faut qu’on les présente : je suis persuadé qu’il a un problème avec le sexe opposé.

    artypop

    4 Sep 08 at 8:29 am

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