Archive for the ‘Expérience’ Category
Dommage collatéral
Alors hier, c’était juste un peu surréel.
Reprenons.
On est en train de faire ce super dossier sur les clepsydres, mais là, j’en ai marre d’écrire « clepsydres », donc je vais appeler ça un dossier sur les nouilles. Il y a donc douze nouilles à tester. Les nouilles se testent à deux rédacteurs, un qui écrit beaucoup et l’autre qui écrit un tout petit peu. Comme on est quatre, chacun doit écrire trois longs articles et trois mini-articles.
Bref, mon copain Bob a décidé depuis longtemps d’avoir une productivité restreinte : deux articles longs et un mini-article. Pas plus. Moins s’il le peut.
En aparté, ces temps-ci, Bob s’amuse à googler mon nom. C’est très chiant. Il a trouvé mon profil Facebook également et il me demande qui sont les gens dans mes amis (heureusement, le profil est restreint).
Alors, là, aucun de nous n’osait lui dire : « Bob, ce mois, faut que tu fasses six articles : trois petits, trois grands ». Mais on a installé une grande feuille dans l’entrée où chacun a écrit son nom face aux nouilles qu’il veut tester. Alors, on a collé Bob d’autorité à deux longues nouilles et deux mini-nouilles. Sans lui dire. À charge à lui de venir voir sur le tableau ce qu’il a à faire. Mais bon, il a pas été bégueule, il a vu, il a pas moufté, il s’est rassis et il a dit qu’il voulait aussi faire la nouille de Mario, mais que Mario n’avait pas encore livré sa nouille.
On avait une nouille en rab (de Luigi), et je sentais gros comme une maison que Bob allait faire semblant d’attendre celle de Mario et j’allais me taper l’autre en rab pour compléter et avoir douze grosses nouilles dans le dossier (ça le fait pas finalement « nouilles », je trouve, mais je vais pas recommencer depuis le début). Déjà que j’avais rédigé tout un article sur une autre nouille et qu’une fois le papier fini, le rédacteur en chef a décidé de ne pas le passer parce qu’elle était trop mauvaise, ça m’en aurait fait cinq à écrire et je suis gentil, mais quand même.
Alors que je croyais Bob loin, loin, loin. Je commence à dire à Pascal :
– La nouille de Luigi qui s’en occupe ? Le rédac’chef veut pas dire à Bob de la faire ? Parce que Bob, il attend celle de Mario et celle de Mario, elle va jamais arriver.
– Ah oui, il va faire genre : « j’attends, j’attends » et le dernier jour, il va pas la faire.
– Oui, c’est un peu ce que je sens et ça va me retomber sur la gueule, et j’ai pas du tout envie de me taper la nouille de Mario.
– Ah ! Ah !
– Non, parce qu’il est bien gentil, Bob, mais pour bosser, c’est un peu dur de le voir à l’œuvre.
– Ah ! Ah !
– Ah ! Ah !
Bref, c’était à peu près ça (parce que, pour être tout à fait franc, je m’en rappelle pas vraiment : j’ai tout occulté par la suite).
Et là, de la pièce d’à-côté… Bob sort sensiblement énervé. Et moi, je tourne rouge écarlate. Parce que Bob, il a son bureau à moins de deux mètres de moi et pour sortir de ma chaise, je le contourne obligatoirement. Et, il a obligatoirement tout entendu.
Gros silence.
Et Bob dit : « Bon, je fais la nouille de Luigi ».
Alors, je réponds : « T’es sûr ? T’attends pas celle de Mario ? »
Et il fait : « Non, non ». Et il s’assoit.
Et moi, je me sentais hyper mal. Je savais plus quoi dire. Alors, au bout d’une demi-heure de ce silence ultra-pesant, je me suis levé et suis rentré chez moi. Ça allait, il était 17 heures.
Je savais pas vraiment comment allait se dérouler la matinée d’aujourd’hui quand à midi dix, Bob me dit qu’il m’invite à déjeuner à la pizzeria avec Pascal.
Et il paiera 70 euros pour les trois repas. Mais sans trop desserrer les dents quand même.
Au moment où il m’a proposé l’invitation, j’ai tout de suite pensé au Parrain : « garde tes amis près de toi… et tes ennemis encore plus près ».
Si je n’en sors pas vivant, vengez-moi !
For a limited time only
Mesdames, Messieurs
Aujourd’hui, et pour une durée limitée, vous allez voir sur ce blougue, une photo de Pascal. Celle-ci sera mise en octet de 15 heures à 16 heures puis disparaîtra dans les limbes de l’internet.
Qui est cet homme ? À quoi ressemble-t-il ? Garde-t-il constamment ses doigts dans ses narines ? Est-ce un homme ou une bête ? Mi-animal, mi-cerveau, vous pourrez enfin découvrir le véritable visage de ce personnage qui provoque des cauchemars au monde entier.
Mais attention, gardez bien vos mains dans le fond de vos poches car s’il s’empare d’une seule de vos phalanges, il ne la lâchera pas et nous serons dans l’obligation de vous amputer. Pas de remboursement si la bête ne se montre pas ou en cas de perte de votre bras.
La direction vous demandera également de bien vouloir éteindre vos portables et appareils électroniques car les ondes électromagnétiques pourraient le perturber.
À quinze heures donc, et pour une heure seulement dans votre ville.
Be there… and be scared…
Une dent contre lui ?
– Salut Pop, désolé d’arrivé en retard, mais j’étais chez le dentiste ce matin. Et j’ai encore la joue engourdie.
– …
– Ça se voit ?
– Quoi ?
– Que j’ai été chez le dentiste ?
– Non Pascal.
– Parce qu’on m’a fait une couronne provisoire et…
– Je m’en fous.
– Non, mais…
– Putain, et moi, ça se voit que j’ai un implant ? Putain, si t’avais la joue grosse comme une balle de baseball, je te l’aurais dit, mais là, t’as une couronne provisoire, très bien, mais comment tu veux que ça se voit ?
– Parce que… ce que je veux dire, c’est qu’il a fait ça rapidement et que ce n’est que provisoire, alors si ça se trouve…
– Si ça se trouve de rien du tout.
– Oui, mais là, ça se voit quand j’ouvre ’a ’ouche ? ’a ’e ’oit ? L’alignement de la dent ? i’ est ’omment ?
– Il est parfait.
– Bah, c’est tout ce que je voulais savoir.
– Bah alors, c’est tout ce qu’il fallait me demander.
RTT Time
Quand Martine Aubry a pensé aux 35 heures et aux RTT (avant que cela ne devienne une insulte), j’imagine qu’elle se disait comme moi que ça permettrait de souffler et d’éviter les collègues pour une journée. Non pas que leur présence peut abrutir, mais prendre du recul, sortir la tête des dossiers, pouvoir envisager de croiser d’autres visages sont des perspectives des plus réjouissantes.
Or, moi, j’ai un cauchemar vivant et c’est pas Freddy des griffes de la nuit. Le mien, c’est Pascal. Car, quand je ne viens pas au boulot, Pascal a toujours une bonne raison de m’appeler. Ce qui fait qu’un jour de RTT n’est jamais loin d’un jour de bureau. Et pour tout dire, les raisons de ses appels sont pour le moins légères.
Depuis deux jours, je suis donc en congés exceptionnels pour préparer mon futur déménagement dans un appartement tout naze que je vais payer une fortune, mais c’est une autre histoire.
Hier, à 15h30, coup de fil de Pascal… que j’écoute plus tard sur le répondeur.
Pop, je t’appelle parce que je viens d’avoir l’information et elle semble confirmée par le site de la BBC, donc, c’est pour te dire que Rick Wright, le clavier des Pink Floyd est mort hier d’un cancer foudroyant. Je voulais te le dire parce que t’aimes bien Pink Floyd et donc, ça confirme qu’il n’y aura jamais de reformation. Rappelle-moi si tu veux qu’on en parle. Allez, je te laisse profiter de ta journée de RTT. À jeudi.
Bien sûr, je n’ai pas rappelé : la mort de Rick Wright n’étant pas un sujet qui nécessite de larges discussions (et j’aurais parfaitement pu attendre d’entendre l’information à la radio ou la télé, sa santé ne m’a jamais vraiment préoccupé).
Aujourd’hui, second jour de repos, loin des angoisses de l’Open Space quand, à 13h46, mon portable sonne. Là encore, je regarde : Pascal. Bingo. Je laisse glisser l’appel à nouveau vers la messagerie : “Bonjour, vous êtes bien sur le portable de Pop, je ne peux pas vous répondre pour le moment, mais laissez votre message et je vous rappellerai sans faute”.
Bonjour Pop. Pascal. Je passe à l’Apple Expo… Remix. Je vais y être d’ici dix minutes, un quart d’heure. Je vais y faire un tour d’horizon et dire bonjour à Machin et Truc pour qu’on ait fait acte de présence, mais surtout ce soir, je file chez ikea, car il y a une remise sur les… enfin, je crois que c’est le billet de transport à un euro pour tout le monde sur l’ensemble de l’Île-de-France donc j’en profite pour passer chez Ikéa et pour prendre le Byödor [?], une baguette de diode blanche qui sert pour un éclairage d’appoint et pas mal de gens installent ça derrière leur écran plat LCD parce que ça permet d’avoir une uniformisation plus intéressante quand il y a des couleurs sombres. Donc, voilà, je vais vérifier ça, j’en prends un pour moi. C’est à 40 euros. C’est l’équivalent de l’Ambilight sauf que les couleurs ne défilent pas. mais c’est parait-il très bien. Bon je te laisse. Bonne journée. Et rappelle-moi si tu en veux un.
Je ne sais pas s’il est allé chez Ikéa, mais je me demande bien d’où il sort son histoire de transport à un euro. En tout cas, sur le RER A, j’ai payé le plein tarif. J’espère qu’il sera super heureux de sa baguette de diode blanche en tout cas. Et surtout qu’il ne m’en parlera pas trop…
Un oubli qui coûte
Pendant le mois d’août, j’ai pris quatre longues semaines de congés pour ne plus vraiment penser au merdier de la revente, des collègues, de la manutention, du probable déménagement et de tout le reste. Comme j’attendais un paquet venant de Suisse, j’avais demandé à Pascal de surveiller s’il voyait au courrier un colis qui pourrait venir de Zurich. Mauvaise idée.
Plus clairement, je savais que – même si je ne lui avais rien demandé – Pascal m’appellerait avec la régularité d’un métronome. Et puisque j’étais condamné à l’avoir tous les deux jours au téléphone, autant qu’il me dît si mon pli était arrivé. Joindre l’utile au désagréable en quelque sorte.
Cela a commencé par un coup de téléphone le matin et parfois l’après-midi que je dérivais systématiquement vers la boîte vocale. “Salut Pop, c’est Pascal, c’est pour te dire que ton pli n’est toujours pas arrivé”. “Salut Pop, tu as reçu du courrier depuis Bretigny, mais rien depuis Zurich”. “Pop, pas de courrier aujourd’hui, mais je te tiens au courant s’il y a du changement”.
Au bout de quatre jours, je lui ai expliqué que je n’avais pas besoin d’un coup de fil à chaque fois qu’il traversait la salle du service courrier.
Ça s’est donc calmé. Pendant une semaine. Mi-août, coup de fil de Pascal alors que j’étais en Suisse, pour me dire : “Pop, tu as reçu le DVD d’Oz, mais toujours pas de paquet”. Je me suis d’abord demandé comment il pouvait connaître le contenu de ce que j’avais reçu et puis j’ai pensé à autre chose.
Trois jours après : “Pop, tu as reçu un pli de Suisse, à l’intérieur y’a un tee-shirt que je vais te laisser parce qu’il n’est pas à ma taille [arf, la bonne blague] et des CDs qui semblent être des samplers, attends je regarde, oui, c’est ça, des samplers”.
À l’écoute du message, je comprends qu’il l’a ouvert et je trouve ça un tantinet culotté.
Mais quand je rentre de vacances et que j’arrive à mon bureau, je constate que ce n’est pas juste mon pli Zurichois qui a connu les doigts gourds de Pascal, mais tout mon courrier. Toutes les lettres sont ouvertes, déchirées sauvagement, annotées par des blagues avec des dessins sur les enveloppes.
Quand il arrive, je lui demande si c’est un chien qui est venu s’en prendre à mon bureau et il m’explique très sereinement que “c’était pour te rendre service”, parce que “comme ça, tu savais exactement si ce que tu attendais était parvenu au bureau”.
C’est limite si je ne devrais pas le remercier en plus.
Nous reprenons nos habitudes usuelles, lui sa Guerre des Gangs, moi mon Scrabulous quand, au début de l’après-midi, Pascal me regarde et me dit : “Au fait, tu as oublié quelque chose”.
Un peu arrêté dans un super mot compte triple, je réponds : “J’ai oublié quelque chose ?”. “Oui”. Bon, il va décemment pas me dire aussi facilement ce que j’ai pu oublié.
– Alors, tu trouves ce que tu as oublié ?
Je me décide de jouer au con.
– Non, parce que j’ai rien oublié.
– Si, t’as oublié un truc.
– Non, parce que si j’avais oublié quelque chose, je ne pourrais pas me souvenir de l’avoir oublié, du coup, ça veut dire que j’ai rien oublié puisque je ne sais pas à quoi j’aurais dû penser.
Au bout de dix minutes d’inutiles joutes verbales à savoir si j’avais ou pas oublié quelque chose, je l’interroge directement :
– Bon, et plutôt que de me dire que j’ai oublié quelque chose, si tu me disais ce que je suis censé avoir oublié que je te dise si c’est un oubli ou pas.
– Tu as oublié mon anniversaire.
J’explose de rire intérieurement. J’oublie l’anniversaire de ma mère, de ma sœur, de ma filleule, de mon père, de ma grand-mère, de tout le monde, alors j’ai un machin qui clignote devant mon écran en permanence pour m’en rappeler un quand je dois y penser. Bien évidemment, les dates de naissance de mes collègues n’y sont pas. Si on m’en parle, je dis : “Ah, c’est ton anniversaire aujourd’hui, bon anniversaire”, mais ma civilité a ses limites.
Sauf que Pascal, je le connais d’avant, et lui, mon ordinateur me l’a bien rappelé. Seulement, en vacances sur les bords du lac Léman, ma motivation pour appeler au bureau afin de souhaiter l’anniversaire de mon Dwight Schrute en puissance, ça ne m’a pas dit plus que ça.
– Ah non, c’est bien ce que je disais, j’ai pas oublié.
– Comment ça ?
– Bin, je sais ta date de naissance, je peux même te la dire tout de suite.
Bah ouais, je la connais par cœur, je l’ai apprise après son insistance pour me rappeler régulièrement qu’il était né le jour d’après la mort d’Elvis. Tu parles que ça m’intéresse, mais maintenant quand j’entends “anniversaire de la mort d’Elvis”, je pense “anniversaire de Pascal”. C’est du direct.
Cette fois-ci, c’est lui qui est à l’arrêt. Il essaie de comprendre pourquoi, si je savais que c’était son anniversaire, je ne lui ai pas souhaité.
– Et je peux même te dire que j’ai une appli sur mon bureau qui sautille chaque jour d’anniversaire des contacts de mon carnet d’adresse.
– Bah pourquoi tu me l’as pas souhaité, alors ?
– Parce que je souhaite pas ça ! Si t’avais été en face de moi à ce moment, je l’aurais fait, mais là, en vacances, qu’est-ce que tu veux que je te dise !
Bon sang, il est cultivé mais un peu lent quand même.
– Moi, j’ai pensé au tien !
– La belle affaire ! Bah, moi j’ai pas pensé au tien.
Fin de la discussion, mais pas des remontrances. J’avoue : je ne pensais pas que ça le vexerait autant. Car, depuis, tous les jours j’ai le droit à une remarque autour de cet “oubli”. Comme ce jour où je vois un paquet à son nom dans la salle du courrier (salle, tu l’auras compris, qui m’occupe énormément), colis que je ramène et pose sur son bureau avec un post-it sur lequel j’écris : “Tu vois, moi, j’ouvre pas ton courrier”. Post-it qu’il découvre en arrivant et qu’il recolle dix minutes plus tard sur mon bureau avec la mention “Oui, mais, moi, j’oublie pas les anniversaires”.