Retour difficile
Mon rédacteur en chef est un adepte du “yaka” et du “issufy”.
Dans la théorie, tous les mois quand on commence un dossier il sort de son bureau pour venir dans notre open space (les deux pièces sont sont séparées d’une porte) et nous dit :”bon on va faire un dossier sur les ampoules électriques”. Alors comme on est poli on dit que oui ralala très bonne idée, c’est vrai qu’on en fait un que tous les trois mois et alors il décide qu’il faut faire une reunion puis il retourne dans son bureau. Le lendemain, on va le voir timidement et on souffle “rapport au dossier parce qu’on boucle dans deux semaines, euh, j’veux dire, on la fait la réunion”.
Alors, il se lève et il fait “oui oui, bien sûr”. Et ça s’arrête là.
Au bout de trois jours, on va le voir et on lui dit : “Bon, on va faire la réunion”. “Ah ! Super !”, il répond.
Alors, on va dans une pièce et on commence la réunion. Invariablement, il s’installe et dit en regardant ses petits papiers :
– Bon on va faire un dossier, alors y’a déjà quatre ampoules qui sont arrivées, y’en a des rouges, des jaunes et des bleues, c’est pas vraiment les mêmes, mais on s’en fout, et puis, il en faudrait hum… Je sais pas au moins une dizaine d’autres.
– Euh, tu sais qu’on a pas la place pour un si gros dossier.
– Oui, mais c’est politique, faut pas qu’une marque manque.
– Bon, mais, heu. D’accord, alors on appelle qui ?
– Bin, yaka faire comme d’habitude, on appelle tout le monde.
Et puis, là, il se retourne et fait : “Putain, ça, c’était une bonne réunion” et il se lève pour partir. Moi, je m’énerve, je l’arrête et bon, je fais : “nan nan nan nan nan, c’est pas une réunion, ça, on a rien décidé du tout”.
Alors, je deviens un genre de chef de substitution : “Quelles sont les marques qu’on doit appeler ?”, “Qui s’en occupe ?”. Mes deux autres supers collègues (hors le chef qui est parti répondre à son téléphone) regardent avec une attention soudaine leurs chaussures, genre, j’y suis pas, mais comme on est que trois sans le chef c’est pas vraiment facile.
Au bout d’un moment, ça commence à me gonfler sévère alors, je dis : “toi, tu fais ça, ça, ça et toi, tu fais ça, ça, ça, et moi je fais les soixante autres” (parce que je m’en donne toujours plus que les autres sinon j’ai l’impression d’être malhonnête). Je demande après si ça va. Et là, mon rédacteur en chef – qui est revenu – dit : “bah ouais, yaka appeler et issufi de demander les ampoules qui sont autour du même prix que les quatre qu’on a déjà”.
Alors, je me retourne et je dis : “et c’est quoi le prix des quatre ampoules qu’on a déjà ?”. Et là, il répond :
– Bah, yaka appeler pour demander.
– Nan, mais bon, pour les avoir, ces ampoules, tu as déjà appeler, t’as pas les prix.
– Bah, nan, j’ai pas pensé.
Ok, ok, zen, Pop. Je vais appeler pour demander les prix. Bon, mais là, on en a que quatre, comment on dispatche pour trouver les autres. Alors, là, le rédac chef reprend invariablement le même refrain : “bah, ouais, fastoche, yaka regarder ce qu’on a fait l’autre fois”. Et là, je craque, je note tout sur une feuille et je dis : “bon, la réunion est finie”. Et pendant une heure, j’appelle tout le monde à la place de mes collègues qui pour les uns commandent des DVD, pour les autres répondent à leurs mails pendant que le rédacteur en chef regarde le catalogue Marc Dorcel que je lui ai sorti de l’anti-spam.
Dans la pratique, ce mois-ci, on faisait un dossier sur les ampoules électriques. Comme j’étais en vacances pendant une semaine, j’avais le vague espoir que le dossier ait avancé sans moi. Je suis arrivé lundi, on avait une chiée d’ampoules dans nos locaux, mais pas un prix et puis des fois quinze ou vingt ampoules de la même société. Bref, c’était n’importe quoi… Alors, comme je me dis que bon, j’étais pas là, il doit bien y avoir quelqu’un qui chapeaute le dossier… Que n’avais-je rêvé ?
Mardi, on fait une réunion (et déjà, ça, ça été compliqué). Alors, comme d’hab : “On fait dix-huit ou vingt ampoules ce mois-ci !”. Bon, je précise que dans le chemin de fer, y’en a que huit prévus. Mon rédac’chef dit :
– Rha non, c’est pas possible, on en a déjà plus et faut qu’on en fasse plus
– Ouais, mais on boucle le 12… Bon, si on enlève, ça, ça et ça, on peut en faire quatorze.
– Ouais, on va faire ça, dit-il.
J’adore les chefs qui prennent des iniatives.
Je fais la liste des ampoules qu’on a, comme je l’avais senti, y’en a douze fois trop, alors mon rédac chef dit : “Bah, ce qu’on va faire, c’est qu’on va se concentrer sur une même fourchette de prix”. Alors, je dis :
– Bah très bien, c’est quoi les prix ?
– Ah, bah, on a pas demandé, on a juste demandé des ampoules.
– Ok, et on fait lesquels, alors ?
– Ah, bah, yaka les appeler et issufi de demander les prix.
– Ok et qui le fait ?
*silence*
Boulot de merde…